Chaussures On
Des prix salés,
une main-d’œuvre
sous-payée,
un syndicat déterminé
« Quand j’ai appris que les licenciements allaient être annulés, j’ai pleuré. » Suryana*, 30 ans, est ouvrier de la chaussure à Cirebon, sur l’île de Java en Indonésie. (Comme beaucoup de Javanais·e·s, il ne porte pas de nom de famille.) Il est également secrétaire du syndicat SBDI-KASBI et père d’une enfant d’un an et demi. Cela fait onze mois qu’il est privé de revenu stable. Ses beaux-parents, chez qui il vit avec sa famille, l’aident à traverser cette période en lui assurant le minimum vital.
Lundi 6 avril 2026. Assis sur une chaise en plastique devant le café attenant à l’entrée de l’usine Yihong, où nous nous sommes donné rendez-vous, Suryana savoure ce qui ressemble à une victoire. Il faut dire que le moment est particulier : un mois et demi après la réintégration initiale de 40 syndicalistes licencié·e·s, les 24 restant·e·s regagnent aujourd’hui leur poste.
« Quand j’ai appris que les licenciements allaient être annulés, j’ai pleuré. »
- Suryana, ouvrier d'usine
Les portes de l'usine PT Yihong sont à nouveau ouvertes, y compris aux membres du syndicat.
Les portes de l'usine PT Yihong sont à nouveau ouvertes, y compris aux membres du syndicat.
« Stop Union Busting » est inscrit en indonésien sur les t-shirts du syndicat SBDI-KASBI.
« Stop Union Busting » est inscrit en indonésien sur les t-shirts du syndicat SBDI-KASBI.
C'est le grand jour : le 6 avril 2026, les syndicalistes se retrouvent...
C'est le grand jour : le 6 avril 2026, les syndicalistes se retrouvent...
... devant l'usine, où les derniers d'entre eux seront réintégrés.
... devant l'usine, où les derniers d'entre eux seront réintégrés.
Peu après 7 h du matin, ouvriers et ouvrières arrivent en scooter devant les grilles de l’usine.
Une douzaine de personnes se tiennent près du café, toutes en t‑shirts bordeaux arborant, à l’avant, le logo syndical à étoile jaune et, au dos, en grandes lettres au‑dessus de deux poings qui s’entrechoquent : « Lawan Union Busting », « Stop Union Busting » – autrement dit, « Stop à la répression syndicale ». La fierté, le soulagement et la joie suscités par cette victoire sont tangibles. À 7 h 30 précises, les gardes ouvrent le lourd portail de fer, et les travailleurs et travailleuses s’y engouffrent.
Retrouver leur poste aux machines de l’usine ? Beaucoup n’osaient plus y croire. « Je ne connais aucun autre cas similaire », affirme Syarip Aripin, expert auprès de l’organisation indonésienne Lips, qui publie des études sur les droits du travail et mène des actions de plaidoyer politique. En revanche, poursuit le chercheur, la manière dont Yihong a réagi au début de l’année 2025, lorsque le syndicat a commencé à se former, est loin d’être inhabituelle.
À l’image de nombreuses fabriques de textiles et de chaussures en Indonésie, Yihong est aux mains d’investisseurs chinois. L’entreprise opère en sous-traitance pour des usines encore plus grandes, qui produisent directement pour les principales marques mondiales du sport : Brooks, New Balance, Under Armour, Asics – mais aussi pour une griffe helvétique en plein essor, On. L’assemblage s’effectue chez Long Rich, fournisseur direct de On. Yihong, pour sa part, intervient en amont, avec une spécialisation dans des procédés complexes d’impression et de teinture qui exigent un savoir-faire et des équipements spécifiques.
Croix suisse
et « Swiss Engineering »
Suryana est chargé d’appliquer à la main les marquages, dont le fameux « Swiss Engineering », sur les chaussures On. Pourtant, cette inscription est tout aussi « Made in Indonesia » que la petite croix suisse, qui peut orner les modèles commercialisés en Suisse depuis les intenses pressions exercées par On sur l’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle en mars dernier.
Les ventes sont au beau fixe : en 2025, l’année de ses 15 ans, On a vu son chiffre d’affaires bondir de 36% pour franchir pour la première fois la barre des 3 milliards de francs.
La mention « Made in Switzerland » se réfère en réalité au design, et plus encore au marketing. Les chaussures, elles, sont fabriquées en Asie par des travailleurs et travailleuses qui, bien souvent, touchent un salaire mensuel équivalant à peine au prix d’une paire vendue en Suisse. Sur les quelque 200 francs que coûte un modèle standard en magasin, seuls 20 à 25 francs reviennent en effet à l’entreprise qui le produit. Cette répartition des plus inégales rapporte des millions aux propriétaires, tandis que les ouvriers et ouvrières vivent à la limite du seuil de subsistance.
1126 licenciements du jour au lendemain
Pour comprendre l’émotion des ouvriers comme Suryana ce 6 avril, il faut revenir à fin janvier 2025. L’usine Yihong à Cirebon a ouvert trois ans auparavant et en ce début d’année, la grogne monte au sein du personnel, qui dénonce de multiples abus : harcèlement de la part des supérieur·e·s, heures supplémentaires impayées et, pour plus d’un·e salarié·e sur deux, absence de contrat écrit.
Le refus d’accorder aux employé·e·s sous contrat à durée déterminée les indemnités qui leur sont dues selon la loi indonésienne est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Suryana et d’autres collègues signalent ces manquements à l’inspection du travail. Quelques jours plus tard, la contestation aboutit à la création du syndicat SBDI, affilié à la centrale nationale KASBI.
La direction de l’usine réagit aussitôt. Recourant à une pratique fréquente en Indonésie, elle pousse les employé·e·s à rejoindre un syndicat contrôlé par l’entreprise. Celles et ceux qui refusent de quitter le SBDI-KASBI sont licencié·e·s en plusieurs vagues. Début mars, la tension monte encore d’un cran. Après le renvoi de Suryana, de Krisma, président du SBDI-KASBI, et d’un autre responsable du syndicat, un mouvement de protestation spontané se déclenche.
Le 10 mars au matin, ouvriers et ouvrières trouvent le portail de l’usine clos. Sur la grille, une liste de licenciements avec les noms de l’ensemble des 1126 salarié·e·s. Le lendemain, les propriétaires affirment avoir été contraints de fermer le site, invoquant des annulations de commandes survenues à la suite d’une grève qu’ils jugent illicite. Pourtant, selon plusieurs témoignages concordants, la production a continué au ralenti, avec du personnel externe acheminé par camion.
Une campagne ciblant les salarié·e·s
Dans la foulée, les personnes mises à la porte font face à une offensive sur les réseaux sociaux, une pratique jusqu’alors principalement cantonnée à la sphère politique en Indonésie. Dans le cadre d’une opération manifestement orchestrée, des influenceurs et influenceuses relaient le narratif de la direction : ce seraient les syndicalistes renvoyé·e·s qui auraient provoqué la fermeture de l’usine.
Dans les médias, les personnes licenciées sont dépeintes comme des fauteurs de trouble fragilisant l’économie régionale par leur comportement. Ce discours ne laisse pas indifférent. Il faut dire que la région de Cirebon – à trois ou quatre heures de route à l’est de la capitale Jakarta – est l’un de ces nouveaux bassins industriels que les autorités locales et nationales développent activement pour attirer des entreprises exportatrices.
Java est l'une des îles les plus densément peuplées au monde et le centre de l'industrie d'exportation indonésienne.
Cirebon, située à environ quatre heures de route à l'est de Jakarta, est l'une des nouvelles zones industrielles où les salaires sont nettement inférieurs à ceux de la capitale.
C'est chez Long Rich, le fournisseur direct, que sont assemblées les chaussures de course. Yihong, le sous-traitant, se charge des processus de teinture et de l'apposition des impressions.
Des riziculteurs aux abords de l'usine : l'usine Yihong est située en plein cœur d'une zone agricole.
Des riziculteurs aux abords de l'usine : l'usine Yihong est située en plein cœur d'une zone agricole.
Il s’agit d’une nouvelle étape d’un processus amorcé dans la capitale entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. À l’époque, le président Suharto lance une politique d’implantation d’industries tournées vers l’exportation, avec pour principal argument des coûts salariaux très bas. Mais au début des années 2000, la hausse des prix des terrains et des salaires change la donne : la production commence à se déplacer. Le long de l’axe autoroutier qui file vers l’est depuis Jakarta, de nouvelles zones industrielles émergent dans des régions jusqu’alors agricoles.
Ce modèle de développement a, aujourd’hui comme par le passé, des conséquences dramatiques. Comme le souligne une étude percutante de l’organisation non gouvernementale Asia Floor Wage Alliance (AFWA), le chômage dans les régions industrielles délaissées par les entreprises déclenche bien souvent un engrenage tragique : femmes contraintes à la prostitution, familles brisées, enfants livrés à eux-mêmes. Suryana en appelle à la responsabilité des marques qui font produire à Cirebon : « L’industrie évince l’agriculture et la pêche, dont la population dépendait jusqu’ici. Si ces entreprises s’en vont, il ne nous restera presque plus rien pour vivre. »
Depuis 2023, On aussi fait fabriquer ses articles dans ces nouvelles zones de production. Si le Vietnam demeure son principal pôle, environ 10% de ses chaussures sont désormais produites en Indonésie. Contrairement au Vietnam, où le marché du travail est aujourd’hui largement saturé, l’Indonésie – en particulier ses nouveaux centres industriels – dispose d’une main-d’œuvre aussi jeune qu’abondante et de salaires minimums plus compétitifs. De quoi rendre l’archipel extrêmement attractif pour les groupes internationaux.
Un complexe grand comme 40 terrains de football
À l’invitation du syndicat KASBI, nous visitons leur bureau installé sur le site de l’usine Long Rich, à une trentaine de kilomètres de la fabrique Yihong. Usine ? Le terme est réducteur. Le complexe couvre quelque 55 hectares, l’équivalent d’une quarantaine de terrains de football.
Il abrite 29 halles de production, plusieurs bâtiments administratifs, une mosquée et une clinique d’urgence. Devant trois halles, un imposant logo On attire le regard. À la différence de leurs sous-traitants, les grandes usines n’hésitent pas à afficher leurs clients et, vice versa, figurent régulièrement dans les listes de fournisseurs publiées par les marques. Selon plusieurs expert·e·s indonésien·ne·s du monde syndical et des ONG, elles respectent généralement les droits du travail en vigueur – ce qui est loin d’être le cas chez tous les sous-traitants.
Attablé·e·s face à un mur couvert de symbole et slogans de la gauche militante, des représentant·e·s du KASBI dressent un constat préoccupant. Une ouvrière raconte : « Dans tout le bâtiment, il règne une atmosphère d’intimidation. La pression est énorme à cause des objectifs de production, et les superviseurs et superviseuses passent leur temps à nous crier dessus. » Nous avons anonymisé son nom pour la protéger de potentielles représailles. D’autres confirment que le phénomène est généralisé dans toutes les halles de fabrication du site. En revanche, les droits formels des travailleurs et travailleuses seraient respectés : contrats en règle, heures supplémentaires payées et liberté d’association garantie.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette situation alimente cependant les inquiétudes. Les syndicalistes craignent de voir se répéter un scénario déjà observé dans d’autres zones industrielles : des marques qui déplacent leur production toujours plus à l’est, vers des usines sans syndicats, où les coûts sont inférieurs.
Les fortes disparités régionales en matière de revenus minimums légaux constituent un moteur essentiel des délocalisations. Pour y remédier, le KASBI et d’autres syndicats ont lancé une campagne au mot d’ordre clair – « Même marque, mêmes salaires » –, qui exige une rémunération uniforme à travail équivalent, quel que soit le site de production. À Cirebon, où se situe l’usine Yihong, le salaire mensuel minimum s’élève actuellement à 2,9 millions de roupies indonésiennes, soit 130 francs. C’est tout juste la moitié de celui de la région de Jakarta, où il atteint 5,7 millions de roupies. Une différence injustifiable, selon Birga, responsable des questions salariales pour le KASBI à Long Rich : « Les produits alimentaires et les autres biens de première nécessité ne coûtent pas moins cher à Cirebon qu’à Jakarta. »
Production à grande échelle : chez le fournisseur direct Long Rich, plusieurs halles sont réservées à la fabrication des chaussures On.
Production à grande échelle : chez le fournisseur direct Long Rich, plusieurs halles sont réservées à la fabrication des chaussures On.
Le bureau du syndicat KASBI sur le site de l'usine Long Rich.
Le bureau du syndicat KASBI sur le site de l'usine Long Rich.
Le syndicat forge également une identité : Zaenal, président de KASBI Long Rich, dans le bureau du syndicat sur le site de l'usine.
Le syndicat forge également une identité : Zaenal, président de KASBI Long Rich, dans le bureau du syndicat sur le site de l'usine.
Les travailleurs et travailleuses de Long Rich pendant la pause déjeuner.
Les travailleurs et travailleuses de Long Rich pendant la pause déjeuner.
« Sans heures supplémentaires, impossible de s’en sortir »
- Tita, ouvrière d'usine
Assise sur le tapis de son salon, Tita, 21 ans, raconte ce que signifie vivre avec le salaire minimum. Elle habite avec sa mère à une dizaine de minutes de scooter de l’usine Yihong. Ouvrière à la production, elle a été réintégrée un mois et demi avant notre rencontre début avril. « Je suis très contente et reconnaissante », dit-elle. Mais lorsqu’on l’interroge sur ses 2,9 millions de roupies mensuels, sa réponse fuse : « Ça ne suffit pas. Le coût de la vie à Cirebon est bien trop élevé. »
Par le passé, elle arrondissait ses fins de mois grâce aux heures supplémentaires. « Avant mon licenciement, j’arrivais à monter à 4 ou 5 millions de roupies par mois – mais uniquement parce que mon employeur ne respectait pas la limite légale de 50 heures par semaine. » C’était le seul moyen pour elle de rembourser le crédit de son scooter. Un poste de dépense important, puisqu’un modèle de base coûte autour de 18 millions de roupies, soit près de six salaires mensuels minimums. Or, en l’absence de transports publics fiables, impossible de s’en passer.
Tita détaille son budget. Sur son salaire, 700’000 roupies vont à ses parents et 500’000 à sa sœur encore scolarisée. Le reste sert à couvrir les dépenses courantes : nourriture, produits d’hygiène, essence pour le scooter et autres besoins du quotidien. « Avant, je mettais aussi de l’argent de côté pour permettre à ma sœur d’aller plus tard à l’université », dit-elle. « Aujourd’hui, ce n’est plus possible. » Elle-même aurait aimé poursuivre des études ; contrairement à la plupart de ses collègues, elle parle couramment anglais. « Mais c’était pendant le Covid, mes parents n’en avaient pas les moyens », conclut-elle tout en retenue.
En 2023, On s’était fixé pour objectif que tous ses fournisseurs versent un salaire vital d’ici la fin de l’année 2025 – un engagement qui ne couvre toutefois pas les sous-traitants comme Yihong. Dans son rapport de durabilité 2025, l’équipementier suisse reconnaît que cet objectif n’est pas encore atteint chez un fournisseur direct sur cinq. La marque admet que les salaires minimums nationaux ne suffisent souvent pas à « garantir un niveau de vie décent ». Et d’ajouter : « Nous sommes convaincus que chaque personne travaillant dans notre chaîne d’approvisionnement mérite un salaire juste. »
Pour Birga, l’écart entre les intentions de On et la réalité est frappant. Il explique que les opérateurs et opératrices de machines, à titre d’exemple, ne perçoivent que le strict minimum légal, bien en deçà du salaire vital.
L’AFWA est l’une des principales voix sur cette question. Avec des syndicats asiatiques, elle a mis au point il y a une vingtaine d’années une méthode permettant de calculer le niveau de salaire nécessaire pour couvrir les besoins fondamentaux (voir le graphique ci-dessous). Aujourd’hui, elle l’estime à 9 millions de roupies par mois (400 francs) – soit près de trois fois le revenu de Tita.
Dans son rapport de durabilité, On cite deux autres méthodes de calcul, celles de la Global Living Wage Coalition (GLWC) et de la Wage Indicator Foundation (WIF), mais sans préciser les montants concrets retenus pour l’Indonésie. Pour Cirebon, seule la WIF publie une estimation, qui équivaut à environ la moitié du salaire vital calculé par l’AFWA. En réalité, nombre d’ouvriers et ouvrières n’ont d’autre choix que de s’endetter pour joindre les deux bouts.
D’après une étude de l’AFWA, c’est le cas de quatre personnes sur cinq dans le secteur textile indonésien. Wiranta Ginting, expert des salaires vitaux au sein de l’organisation, précise qu’il n’existe pas de données comparables pour la production de chaussures. Toutefois, les conséquences de rémunérations largement inférieures au salaire vital sont « partout les mêmes : précarité de l’emploi, dépendance à des heures supplémentaires excessives, endettement et insécurité financière persistante ».
Tenir bon, c’est risquer de tout perdre
Pour les membres licenciés du SBDI-KASBI, l’enjeu était d’abord de retrouver un revenu, quel qu’il soit. Yihong relance rapidement les embauches, mais refuse de reprendre celles et ceux qui ne quittent pas le syndicat. Pour Suryana, Tita et une centaine de collègues, céder n’est pas une option, pas plus qu’accepter leur renvoi. Résultat : ni indemnités ni droit au chômage. Il faut alors se battre, tenir bon. Dans les mois qui suivent, 48 employé·e·s finiront par renoncer et se résigner au licenciement.
Saisie par le SBDI-KASBI, l’inspection du travail conclut, dans le cadre d’une médiation menée en avril et mai 2025, que les licenciements sont illicites et demande la réintégration des salarié·e·s concerné·e·s. Yihong fait la sourde oreille – et riposte en portant plainte contre les responsables du syndicat pour « grève illicite ».
En août 2025, le SBDI-KASBI sollicite l’appui de la Campagne Clean Clothes (CCC), dont il est membre aux côtés de Public Eye, et déclenche un « urgent appeal ». Une cellule est mise en place pour suivre le dossier. Cette dernière choisit de se tourner vers les marques qui, d’après les témoignages recueillis par le KASBI, font réaliser des opérations d’impression et de teinture chez Yihong via l’usine Long Rich.
Les réactions sont contrastées : Under Armour nie tout lien avec le sous-traitant ; Asics se dégage de toute responsabilité, affirmant ne plus produire sur ce site depuis le 15 mars 2025 – soit juste après les licenciements de masse – et n’y avoir dès lors qu’une influence limitée ; On, Brooks et New Balance annoncent qu’elles vont enquêter.
Chute des commandes de 60 à 70 %
Peu après l’interpellation des marques par la cellule CCC, le volume des commandes s’effondre de 60 à 70%, selon la direction de Yihong. De son côté, On annonce à la CCC la suspension de ses commandes jusqu’à la résolution du conflit. Le 7 janvier 2026, la plainte de Yihong pour « grève illicite » est rejetée par un tribunal local. La direction opère alors un revirement : lors d’une réunion avec le syndicat le 16 janvier, elle présente ses excuses et promet de réintégrer les syndicalistes resté·e·s sur le carreau.
Après deux semaines d’attente, une seconde séance de négociations aboutit à la signature d’un accord entre le SBDI-KASBI et Yihong. L’entreprise s’engage non seulement à réintégrer les employé·e·s, mais aussi à leur verser une part des salaires perdus – huit mois sur onze – et à renoncer à toute nouvelle poursuite.
C’est à cet instant que Suryana fond en larmes. Tita aussi peine à y croire : « Pour être honnête, j’avais abandonné tout espoir. » Malgré tout, l’heure n’est pas encore à la célébration. Car si la réaction des marques a clairement fait bouger l’entreprise, les ouvriers et ouvrières redoutent désormais que Yihong ne ferme définitivement, condamnant tout le personnel au chômage. Heureusement, ces craintes se révéleront infondées.
« Une erreur aussi stupide ne se reproduira plus »
Le lundi 6 avril 2026, les 24 dernières personnes toujours privées d’emploi signent de nouveaux contrats à durée indéterminée et retrouvent leur poste. Ce jour-là, nous nous trouvons dans le bureau de la direction de Yihong, aux côtés des responsables du SBDI-KASBI et de deux représentants du groupe On. Ces derniers ont fait le déplacement depuis le Vietnam à l’invitation de la CCC.
Le directeur exécutif de Yihong, qui se fait appeler Carter, prend la parole au nom de son supérieur Jack Feng, peu à l’aise en anglais. D’emblée, il insiste sur les enseignements tirés de l’affaire : « Nous avons retenu la leçon », répète-t-il à plusieurs reprises, avant d’ajouter : « Une erreur aussi stupide ne se reproduira plus. » La scène, révélatrice, fait écho aux propos de Suryana : « Pour la direction, les marques sont comme des dieux. » Lors de précédents échanges avec Public Eye, Carter, 62 ans – qui en a passé plus de trente dans l’industrie de la chaussure en Chine, au Vietnam et en Indonésie –, évoquait surtout des « malentendus » et autres « problèmes de communication ».
Cette fois-ci, il adopte un ton nettement plus autocritique. Comme s’il pensait tout haut, il lâche : « Porter plainte contre ses propres salarié·e·s… Quelle aberration ! » Face à lui, Martin Phan, responsable chez On, et son collègue, tous deux en tenue de sport estampillée de la marque, écoutent attentivement. Devant l’assemblée, Martin Phan évoque l’enquête diligentée par On et le plan d’action mis sur pied subséquemment, qui auraient abouti à des améliorations de la part de l’usine. Puis, comme il le redira plus tard au bureau du SBDI-KASBI, il assure que les droits humains sont « la priorité absolue » chez On.
Tout est bien qui finit bien ?
Les trois responsables du syndicat – Darja, Suryana et Krisma – déclarent tous que, pour eux, l’accord est respecté. Avec leurs camarades, ils ont pris un risque considérable et payé un lourd tribut, passant un an à lutter pour leur emploi. Aujourd’hui, ils parlent d’une victoire majeure. Ils espèrent qu’elle aura valeur d’exemple et contribuera à renforcer le mouvement des syndicats indépendants en Indonésie.
Chez Yihong, des progrès restent à accomplir. Travailleurs et travailleuses signalent l’absence d’équipements de protection adéquats, des difficultés à faire valoir des congés maladie, ainsi qu’un manque de temps pour les pauses toilettes et les prières quotidiennes, primordiales pour la majorité musulmane du personnel. La direction ayant promis d’y remédier, elle devra désormais travailler avec le SBDI-KASBI pour garantir le déploiement des mesures.
Niki Gamara, coordinatrice des « urgent appeals » de CCC en Asie du Sud-Est, applaudit la persévérance et le courage des syndicalistes. Elle explique que le dossier n’aurait sans doute pas abouti sans la réaction de trois équipementiers (On, Brooks et New Balance) face aux dérives de leur sous-traitant. Malgré tout, « ce qui devrait être la norme reste encore trop souvent l’exception », constate-t-elle. Elle plaide pour une coopération plus étroite entre syndicats et marques, ainsi que pour la mise en place de mécanismes permanents permettant de signaler directement les abus aux marques et d’y remédier rapidement. Car, rappelle-t-elle : « Aussi extraordinaire que soit cette victoire – et aussi heureux que soit le dénouement pour les 64 syndicalistes réintégré·e·s –, elle est intervenue trop tard pour 48 autres. »
À On de passer aux actes
Pour honorer leurs promesses en matière de responsabilité sociale, les marques de chaussures de sport doivent garantir le respect des droits des travailleurs et travailleuses dans l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement. Acteur en pleine ascension qui place les droits humains au cœur de son discours, On est attendue au tournant. Elle doit en particulier donner suite à ses engagements pour des salaires vitaux et veiller à ce que des rémunérations réellement suffisantes pour vivre soient versées partout – non seulement chez ses fournisseurs directs, mais aussi chez ses sous-traitants.
Le KASBI a demandé à On de signer un protocole entre syndicats et marques sur la liberté d’association, et d’ouvrir le dialogue sur les salaires, ce à quoi l’entreprise a répondu favorablement (lire l’encadré ci-contre). Si elles sont adoptées, ces mesures iraient dans le sens d’une répartition plus équitable de la valeur dans une industrie de la chaussure de sport pesant des milliards – afin que celles et ceux qui fabriquent ces produits puissent avoir leur part du gâteau, ou du moins gagner suffisamment pour vivre dans la dignité.
La réponse de On
Questionnée par Public Eye, On indique être en discussion avec Long Rich afin de combler les écarts salariaux. L’entreprise affirme par ailleurs « examiner la faisabilité » d’une extension de son objectif en matière de salaires vitaux à l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement, y compris aux sous-traitants. Elle campe toutefois sur sa propre méthode de calcul du salaire vital, nettement en deçà des standards de l’AFWA, tout en affirmant être « prête et intéressée » à ouvrir un dialogue approfondi avec les syndicats et les organisations qui les soutiennent sur la question des salaires et des droits des travailleurs et travailleuses.
Concernant les cas de pression excessive et d’intimidation signalés chez Long Rich, l’équipementier affirme que sa dernière enquête n’a révélé aucun abus de ce type. Il précise néanmoins prendre ces allégations au sérieux et prévoit de les examiner lors de sa prochaine évaluation.
L’entreprise suisse admet que l’affaire Yihong a exposé les défaillances de ses mécanismes de contrôle. Pour être informée à temps à l’avenir, On indique avoir mandaté une société externe afin de mettre en place un système de suivi continu. Elle déclare vouloir améliorer les procédures de plainte dans les usines.
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Reportage et texte : Florian Blumer
Collaboration : David Hachfeld
Photos et vidéos : Muhammad Fadli/PANOS
Traduction : Antoine Panchaud
Rédaction : Karine Pfenniger
Infographies : opak.cc
Mise en ligne : Tim Haag
